Peu à peu les souvenirs revenaient, les uns après les autres. Miettes chapardées, fragments arrachés au maelström de l’oubli. Les images de ma vie défilaient, légèrement floues, ou bien très nettes et précises, parfois au ralenti… Petit théâtre de papier où se succédaient une foule de personnages grotesques et émouvants, dangereux et exquis, sinistres ou désinvoltes. Des putes en bas résille, des maquereaux aux visages d’anges et des clients égarés et boiteux. Ma maison était close, mon métier le plus vieux du monde et mes amours tarifés.
Et oui, je n’étais qu’une petite prostituée.
Une enfant à la peau douce et sucrée, une poupée experte entre les mains d’amants hasardeux. Ces hommes sur ma route.. dans mon lit… entre mes cuisses… Tous ces hommes! Je n’avais aucune rancœur, aucune hostilité envers eux. J’étais tout simplement posée là, offerte et conquise, lâche et ankylosée. Je laissais les minutes, les passes et les anatomies défiler dans l’ombre tamisée de ma chambre.
Ce que j’aimais, ce qui me retenait je crois, c’était les autres. Les autres filles. Nué piailleuse et volubile, oiseaux de soie, de dentelles et de satin. Je me tenais au chaud tout contre elles, au creux de cette nichée de petites grues aux ailes brisées, coupées ou trop lourdes. Notre nid était ce bordel rouge et sordide, tout au bord duquel nous attendions que se présente le volatile lubrique et impatient de nous voler dans les plumes. Tirer les barbiches des messieurs comme il faut, faire timidement du pied aux maladroits congestionnés, tenir tête aux mâles hardis et féroces… elles m’avaient tout appris. Les plus anciennes veillaient de loin sur les plus jeunes, prêtes à les prendre sous leurs jabots au moindre bobo, à la première gifle… Car les putes ramassent pas mal de beignes, je m’en étais rendu compte. Le nombre de pauvres types, paumés, imbibés d’alcool ou de chagrin qui m’avaient laissé violemment sur la peau l’empreinte de leurs cinq doigts, voir même de leur poing, dans les affres orgasmiques et asphyxiques d’une étreinte musclée. De là vient que les filles de joies ont souvent la peau bleutée et cachent leurs coquards sous un épais maquillage. Les bonnes gens attribuent à tort cela aux reflets lunatiques, à l’évidente vulgarité et non moins indéniable mauvais goût des donzelles aux mœurs légères et dépravées. Ah! qui a déjà osé, ne serait-ce qu’une fois, s’aventurer sur les moquettes pubescentes, dans les escaliers étroits, les arrières salles et autres couloirs étranglés d’une maison de passe (d’ailleurs les psychanalystes devraient se pencher sur l’architecture hautement suggestive de pareils lieux, je considérais ma maison close comme un immense ventre maternel, un utérus boursouflé, douillet et suffocant). Je disais donc que quiconque a déjà entrepris ce voyage au centre de la terre, aux origines du monde, n’ignorent plus que les « traînées » ne sont pas ces catins perverses, obscènes, nymphomanes ensorceleuses et voleuses de mari.
Je n’arrivais pas, je n’arrivais plus à me souvenir de ma vie avant la maison close. J’ignorais tout de mon enfance, de ce qui m’avait conduit là. Je me rappelais à peine le jour de mon arrivée. Je me revoyais craintive et vacillante, juchée sur mes talons hauts et vernis, serrant au creux de ma main la poignée d’osier d’une minuscule valise bleue. Je rongeais mes ongles entre mes lèvres écorchées, les yeux grands ouverts, adossée contre la tapisserie mordorée du couloir, au premier étage, attendant qu’on me montre la chambre que j’occuperais désormais. La chambre où je pourrais installer mes maigres affaires, celle dans laquelle je ferais monter les clients, celle dont je contemplerais inlassablement le plafond sale. Les tâches de moisissures dessinaient pour moi tout un bestiaire enchanté. Et quand l’amour devenait trop monotone, pénible ou douloureux, j’enfourchais la croupe furibonde d’une licorne qui toujours m’attendait dans un coin et je m’en allais folâtrer au milieu de toutes ces fabuleuses créatures. On me conduisit donc dans la chambre n°23, c’était la seule qui demeurait inoccupée et je ne tardais pas à comprendre pourquoi.