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Je pars à la recherche d'une vie antérieure...

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Dimanche 12 mars 2006

          Le premier souvenir qui remonta à la surface de mon pauvre cerveau malade fut celui de ma propre mort. Pour commencer, le trouble, la nuit, seulement une impression dans l’obscurité sans image et sans bruit : je sentais que je me détachais, comme dans un envol lourd et maladroit, d’un corps, mon propre corps. Je me sentais jaillir confusément par tous les pores de moi-même. J’étais, pour un instant encore, à la fois cette anatomie douce et raide allongée sur le sol et cette ombre fragile et pesante qui tentait de s’en extirper complètement. Mais bientôt, dans un dernier et profond soupir, je fus tout entier hors de moi. Il me fallut alors un ultime effort pour rassembler tout mon être nébuleux et disparate qui semblait déborder, éclater et expirer tout autour. Ce n’est qu’à cet instant qu’une image encore vague apparut sur les faces internes de mes paupières closes; et je vis, étendue sous moi, la chair froide et pâle que je venais de quitter. J’avais pleinement conscience de contempler là mon propre cadavre. Je m’étais senti mourir et voilà que je survolais la scène comme un petit fantôme débile et hébété. Les contours flous se dessinaient de plus en plus précisément, tandis que des bruits extérieurs profanèrent le silence opaque et cotonneux qui m’enveloppait. Des coups portés contre une porte. Je m’aperçus alors que mon cadavre gisant sur le parquet était celui d’une femme! Une femme? Une femme… nue, brune, opalescente.

Par N.V - Publié dans : le début de l'histoire...
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Dimanche 12 mars 2006

Lou

Par N.V - Publié dans : le début de l'histoire...
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Dimanche 12 mars 2006

          A nouveaux quelques coups contre la porte. Des éclats de voix étouffés me parvinrent : « Lou! Ouvre! Lou! ». J’eus un sursaut, un frémissement me parcourut comme une vague, je faillis bondir jusqu’à la porte pour m’accrocher à la poignée et faire brusquement coulisser le pêne. C’était moi, oui c’était bien moi qu’on appelait. J’avais tout de suite reconnu mon prénom, ces trois lettres avaient rebondi contre moi avec une résonance symptomatique. Et encore des coups furieux et obstinés, des appels frénétiques et empressés. Puis un silence respectueux sembla gagner peu à peu la multitude massée sur le seuil et dont l’ensemble des voix et des phalanges martelaient mon nom et ma porte. Les clameurs s’assourdirent. Un pas lourd s’écrasant sur une moquette fatiguée, un tapis poussiéreux, qu’importe, se fraya jusqu’à ma serrure. Le même pas alangui enclencha la clé, actionna le mécanisme du verrou et fit gémir les gonds. Le flot des petites voix aux phalanges rouges entra dans la pièce silencieuse à travers le froufrou de leurs déshabillés, pressées les unes contres les autres, sur la pointe des pieds. Elles se penchèrent en demi-cercle sur ma dépouille, laissant échapper des « oh » d’étonnement et d’effroi. Perché comme je l’étais au-dessus d’elles et de mon propre corps, je ne pouvais distinguer leurs regards. Mais je devinais qu’entre les paupières outrageusement fardées et les cils emmêlées, une tristesse accablée, un désespoir anxieux, un trouble contenu, collaient à leurs pupilles humides et translucides.

Par N.V - Publié dans : le début de l'histoire...
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Dimanche 12 mars 2006
Par N.V - Publié dans : le début de l'histoire...
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Samedi 11 mars 2006

           Peu à peu les souvenirs revenaient, les uns après les autres. Miettes chapardées, fragments arrachés au maelström de l’oubli. Les images de ma vie défilaient, légèrement floues, ou bien très nettes et précises, parfois au ralenti… Petit théâtre de papier où se succédaient une foule de personnages grotesques et émouvants, dangereux et exquis, sinistres ou désinvoltes. Des putes en bas résille, des maquereaux aux visages d’anges et des clients égarés et boiteux. Ma maison était close, mon métier le plus vieux du monde et mes amours tarifés.

          Et oui, je n’étais qu’une petite prostituée.

          Une enfant à la peau douce et sucrée, une poupée experte entre les mains d’amants hasardeux. Ces hommes sur ma route.. dans mon lit… entre mes cuisses… Tous ces hommes! Je n’avais aucune rancœur, aucune hostilité envers eux. J’étais tout simplement posée là, offerte et conquise, lâche et ankylosée. Je laissais les minutes, les passes et les anatomies défiler dans l’ombre tamisée de ma chambre.

          Ce que j’aimais, ce qui me retenait je crois, c’était les autres. Les autres filles. Nué piailleuse et volubile, oiseaux de soie, de dentelles et de satin. Je me tenais au chaud tout contre elles, au creux de cette nichée de petites grues aux ailes brisées, coupées ou trop lourdes. Notre nid était ce bordel rouge et sordide, tout au bord duquel nous attendions que se présente le volatile lubrique et impatient de nous voler dans les plumes. Tirer les barbiches des messieurs comme il faut, faire timidement du pied aux maladroits congestionnés, tenir tête aux mâles hardis et féroces… elles m’avaient tout appris. Les plus anciennes veillaient de loin sur les plus jeunes, prêtes à les prendre sous leurs jabots au moindre bobo, à la première gifle… Car les putes ramassent pas mal de beignes, je m’en étais rendu compte. Le nombre de pauvres types, paumés, imbibés d’alcool ou de chagrin qui m’avaient laissé violemment sur la peau l’empreinte de leurs cinq doigts, voir même de leur poing, dans les affres orgasmiques et asphyxiques d’une étreinte musclée. De là vient que les filles de joies ont souvent la peau bleutée et cachent leurs coquards sous un épais maquillage. Les bonnes gens attribuent à tort cela aux reflets lunatiques, à l’évidente vulgarité et non moins indéniable mauvais goût des donzelles aux mœurs légères et dépravées. Ah! qui a déjà osé, ne serait-ce qu’une fois, s’aventurer sur les moquettes pubescentes, dans les escaliers étroits, les arrières salles et autres couloirs étranglés d’une maison de passe (d’ailleurs les psychanalystes devraient se pencher sur l’architecture hautement suggestive de pareils lieux, je considérais ma maison close comme un immense ventre maternel, un utérus boursouflé, douillet et suffocant). Je disais donc que quiconque a déjà entrepris ce voyage au centre de la terre, aux origines du monde, n’ignorent plus que les « traînées » ne sont pas ces catins perverses, obscènes, nymphomanes ensorceleuses et voleuses de mari.

          Je n’arrivais pas, je n’arrivais plus à me souvenir de ma vie avant la maison close. J’ignorais tout de mon enfance, de ce qui m’avait conduit là. Je me rappelais à peine le jour de mon arrivée. Je me revoyais craintive et vacillante, juchée sur mes talons hauts et vernis, serrant au creux de ma main la poignée d’osier d’une minuscule valise bleue. Je rongeais mes ongles entre mes lèvres écorchées, les yeux grands ouverts, adossée contre la tapisserie mordorée du couloir, au premier étage, attendant qu’on me montre la chambre que j’occuperais désormais. La chambre où je pourrais installer mes maigres affaires, celle dans laquelle je ferais monter les clients, celle dont je contemplerais inlassablement le plafond sale. Les tâches de moisissures dessinaient pour moi tout un bestiaire enchanté. Et quand l’amour devenait trop monotone, pénible ou douloureux, j’enfourchais la croupe furibonde d’une licorne qui toujours m’attendait dans un coin et je m’en allais folâtrer au milieu de toutes ces fabuleuses créatures. On me conduisit donc dans la chambre n°23, c’était la seule qui demeurait inoccupée et je ne tardais pas à comprendre pourquoi.

Par N.V - Publié dans : le début de l'histoire...
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Vendredi 10 mars 2006

          La plupart des filles pensaient que cette piaule était maudite, tous ses occupants, paraît-il, finissaient par y mourir dans des conditions mystérieuses…

          Quelques mois après l’ouverture du bordel, l’année 1860, une pute et son client avaient été retrouvés morts dans la chambre 23. Les marques sur leurs corps, les meubles renversés, les objets brisés autour d’eux, tout laissaient deviner la lutte acharnée. La fille était morte par strangulation, elle avait encore son bas de soie passé étroitement autour du cou, ses mains crispées sur le collet fatal, les deux extrémités solidement nouées au montant du lit. Le client quant à lui gisait dans une flaque de sang, recroquevillé sur le tapis détrempé, un poignard planté entre les côtes. Sa main droite reposait sur le manche en ivoire tandis que la gauche, les doigts tendus comme pour agripper quelque chose, était restée coincée entre deux barreaux du lit. Et quand la brave et vilaine Mamita, mère maquerelle de son état, fit cette macabre découverte, des pigeons ineptes roucoulaient à qui mieux mieux sur le bord de la fenêtre restée ouverte… D’aucun ne sut ce qui c’était réellement passé. Bien sûr on peut s’étonner que personne n’ait entendu de bruits, de cris… Mais il faut savoir que dans une maison close, chacun reste sourd à ce qui se passe dans la chambre du voisin, (j’allais moi-même en faire l’expérience)…

           Quelques mois après la découverte des deux corps, une toute jeune enfant, fraîchement arrivée au bordel et vendant ses charmes pour la première fois, s’était installée chambre 23 et pendant dix ans elle allait poursuivre là cet odieux commerce. Mais malheureusement, au fil des années, le métier et l a syphilis avait finit par corroder l’âme fragile et le corps fluet de la pauvre gamine. Une nuit de lune pleine, elle mit fin à sa courte vie. On la retrouva raide et à moitié violette, au petit matin, pendue à la tringle du rideau. Le corps fut dépendu, les rideaux changés - absurde et vaine diversion - et la chambre prête à accueillir une nouvelle occupante.

          Cette fois, ce fut une fille de la maison, une « ancienne », qui y prit ses quartiers. La grosse Yvonne, comme on la surnommait, n’était plus de la première fraîcheur. Elle laissait traîner ses énormes miches élastiques et dociles sur les canapés en velours du bordel, depuis une bonne vingtaine d’année déjà. L’adipeuse Yvonne avait depuis peu un nouveau micheton particulièrement assidu, un maigrichon rubicond et souffreteux. Et ce client régulier venait de lui faire un cadeau, il lui avait offert un meuble. Un meuble étrange et baroque, un meuble décoré de figures boudeuses et tragiques, un meuble immense, énorme, exubérant, en un mot: à la hauteur de la fringante Yvonne. Pour cette dernière, le présent semblait plus précieux et admirable que n’importe quel diamant ou rubis, l’amant généreux lui ayant promis de le remplir petit à petit d’un assortiment de toilettes à la dernière mode.

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Vendredi 10 mars 2006
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Jeudi 9 mars 2006
Yvonne, débordante de tendresse et de gratitude envers son tout petit chéri, décida, après avoir serré avec empressement et moult baisers le dit chéri contre ses seins pétulants, que la chambre 23, désormais vacante, était parfaite pour accueillir ce nouveau mobilier. Il est vrai que la pièce était plus haute de plafond et, selon notre galante, la couleur de la tapisserie s’accordait beaucoup mieux avec les boiseries de ce curieux cadeau. Bravant l’aversion et l’effroi que le lieu inspirait aux autres filles, la grosse Yvonne installa ses affaires, son Meuble et ses miches dans la chambre n°23. Mais très vite, l’idylle prometteuse tourna mal. Le tempérament jusque là vif, enjoué et malicieux d’Yvonne s’aigrit considérablement en peu de temps et ses rapports avec le micheton lipophile se dégradèrent alors tout aussi vite. Elle était de plus en plus irritable, soucieuse et tombait parfois dans des sortes de langueurs chagrines et moroses. Tout le monde attribua cette mélancolie soudaine à la présence oppressante et inquiétante, à l’attrait morbide et dramatique qu’exerçait le Meuble sur la suggestible Yvonne. Quoi qu’il en soit, cette dernière commença à égarer son désarroi dans des nuages d’opium. Elle bascula peu à peu dans des divagations délirantes, des hallucinations obsédantes, des sommeils lourds et cauchemardesques, jusqu’au jour où elle succomba d’une overdose.
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Jeudi 9 mars 2006
Par N.V - Publié dans : le début de l'histoire...
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