Lou devant la glace.
Je me rappelais que, souvent, j’avais du mal à me reconnaître. Je tournais et me retournais devant le miroir, scrutais en plissant les yeux chacune de mes courbes, mais… Je n’arrivais pas à croire que c’était bien moi, cette fille, là, sous mes yeux, qui s’étirait et se cambrait, redressait sa colonne vertébrale avant de retomber dans une pose lascive. Puis elle frottait son pied droit contre son mollet gauche, crispait ses mains sur ses hanches, tournoyait, un et deux et trois tours, perdait l’équilibre en louchant… Elle était curieuse, cette fille, espiègle, comme insouciante. Ça ne pouvait vraiment pas être moi. Certes, son corps était identique au mien, en tout point, mais inversé bien sûr. Le grain de beauté piqué sur ma cheville gauche était posé sur sa cheville droite. C’était comme si, sur la surface étincelante, je croisais ma jumelle inversible. Je voyais, dans ses yeux et dans ses attitudes, qu’elle n’était pas moi.
Je n’étais pas comme ça.
Mon regard à moi était ténébreux, j’en étais sûre, ses yeux à elles étaient rieurs, moqueurs parfois. Je n’avais pas ce sourire sur les lèvres, le mien était plus discret, moins puéril, je le devinais. Ce reflet était tronqué, je ne savais comment. Peut être à cause du contre jour, de l’ombre immense et écrasante du Meuble derrière moi… J’avais, il m’arrivait d’avoir des discussions, ou plutôt des simulacres de discussion, avec ma jumelle maléfique. Je la surnommais ainsi parce qu’il y avait quelque chose de malsain, de diabolique, dans nos rapports, c’était moi mais ce n’était pas moi…
Bref, je lui parlais, je m’adressais à elle et elle, elle ne me répondait pas, oh non, je serais parti en hurlant de peur sinon, très loin de cette satanée maison. Et c’est peut être bien ce que j’aurais du faire en définitive. Mais elle ne m’a jamais répondu, enfin je ne l’ai jamais entendue me répondre, seulement, parfois, ses lèvres remuaient, alors que moi, devant la glace, je n’avais pas bougé, comme si elle balbutiait des mots inaudibles. Comme si elle essayait de me dire quelques chose. Elle avait dans ces moments là, un front soucieux, ses yeux s’emplissaient de crainte, j’avais l’impression qu’elle tentait de me mettre en garde. C’était troublant. D’autres fois, quand je n’allais pas bien, je me plantais devant le miroir et je scrutais ma jumelle, elle se mettait aussitôt à faire des grimaces, des espiègleries, pour que je ne pleure pas.
Je ne l’ai jamais regardé faire l’amour avec mes clients. Je ne voulais pas voir ça. J’avais trop d’égard pour elle, et puis j’étais persuadée qu’elle n’aurait pas aimé que je jette un œil. Alors on ne se regardait pas dans ces moments là. C’était mieux. Et j’ai toujours respecté cela. Je crois que j’avais peur aussi de ce que j’aurais pu voir…